Isabelle HEBERHARDT

 

En marge d'une lettre

Je ne sais plus les jours. C'est le cœur de l'été. J'ai la fièvre, avec des répits dolents, lucides et voluptueux.
Hier j'ai reçu une lettre toute baignée d'un autre soleil que le mien. Eh quoi, parce que des yeux nouveaux vous ont souri, peut-on devenir assez égoïste pour en proposer la joie à des amis anciens ?
Quand je retournerai dans cet Alger où mon cœur chavirait, où mon désir ne se fixait plus, où la douceur orangée des matins assombrissait mon deuil, de quoi parlerons nous si ce n'est de nous-mêmes, et comment ?
Les femmes ne peuvent pas me comprendre, elles me considèrent comme un être étrange. Je suis beaucoup trop simple pour leur goût épris d'artificiel et d'artifices. Elles radotent une éternelle comédie sur le même sujet. Elles n'admettent même pas qu'on change de costume. Quand la femme deviendra la camarade de l'homme, quand elle cessera d'être un joujou, elle commencera une autre existence. En attendant, on les a instruites à ne respirer qu'en mesure et sur un thème de valse.
Il paraît qu'une autre génération s'annonce et que certaines jeunes filles savent parler autrement qu'avec leurs yeux, sans tomber pour cela dans le bavardage de la conférence et des revendications sociales. Je n'en crois absolument rien et je m'imagine que c'est là encore une duperie d'éducation qui ne résistera pas au ton des salons.
Quels seraient, d'ailleurs, les maris de ces sincères amies, puisque les hommes, surtout en province, ne sont encore que des amateurs du jupon ? La femme, elle, sera tout ce qu'on voudra, mais il ne m'est pas démontré que les hommes soient désireux de la modifier autrement que dans les limites de la mode. Une esclave ou une idole, voilà ce qu'ils peuvent aimer - jamais une égale.
J'ai jeté ces réflexions en marge de la lettre qui me venait de si loin, qui m'apportait une fraîche et cruelle brise d'insouciance. Tout de suite après, je suis retombée à mon sentiment d'exil, avec le goût de m'enfoncer encore plus loin dans ce Sud hostile, sans aucun désir du Paris que j'ai connu et où le féminisme verbal des journaux m'était encore moins sympathique que les coquetteries de l'instinct.
Je n'ai rien mis dans ma réponse qui valût la peine d'être lu...A quoi bon ?
Un jour les chemins se séparent, les destinées s'isolent. C'est déjà beaucoup que d'avoir rencontré des amis. Quand ils nous font l'honneur de nous inviter à partager leur joie étrangère, montrons-leur tout ce que peut la fraternité des esprits.
Ne regrettons rien, puisque notre bonheur, et le leur, sera de nous laisser aller un jour à des courants mystérieux qui entraîneront nos âmes à la dérive vers des rivages impossibles. Alors nous goutterons l'ivresse des déchéances et des naufrages, et, nous égarant sur les immenses plages de la nuit, nous sentirons notre poitrine éclater sous la germination des graines de la douleur...

Sud Oranais 1904 

 

 

 

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