Nathalie GALEA

Lycanthrope

Il me faut partir maintenant, ainsi l'ai-je décidé… quitter cette ville glacée et surpeuplée où j'étouffe. Ce soir je monte dans le premier train, j'ignore sa destination… je ne sais pourquoi je choisi celui-là plutôt qu'un autre, je m'engouffre dans un de ces wagons, je regarde tous ces gens, de vulgaires morceaux de viande, doués de parole, des enveloppes vides, des choses sans âmes, ils rentrent chez eux après ce week-end d'automne gris et maussade, un week-end comme moi je les aime, je les regarde… ils ont l'air de bestiaux partant pour l'abattoir, docilement, calmement, tristement… Le train s'ébranle et pars…

C'est déjà la nuit.

Au fond du compartiment un bébé se met à pleurer, la mère lui parle doucement, le berce en vain, ses pleurs ne cessent d'augmenter et sa voix stridente arrive même à couvrir le bruit du train…

L'homme en face semble me parler, il sourit un peu, ses lèvres bougent et ses yeux sont posés sur moi, je ne veux pas l'écouter, je fais mine de regarder par la fenêtre ce triste paysage de maisons et d'immeubles gris aux rideaux et aux volets fermés… j'essaie d'imaginer ces vies derrières tous ces murs…

Métal sur métal, le cri suraigu des freins agace mes tympans et me tire de ma rêverie.

Le train s'arrête en gare… la femme au bébé descend, elle me jette un regard avant de franchir la porte, elle fronce les sourcils comme si elle avait pu lire mes pensées, je la fixe droit dans les yeux d'un air mauvais… elle tourne la tête et hâte le pas. Je la regarde s'éloigner…

Le ronronnement est de nouveau là, la machine redémarre… vibrations dans mon corps… le rythme doux du moteur m'assoupis peu à peu… la route sera longue, je me laisse aller… je repense à ma vie, à toutes ces personnes qui ont croisé mon chemin… beaucoup m'ont haï, et si quelques unes mont aimé, j'ai tout fait pour m'en détacher… l'amour de mes "semblables" et un sentiment que je n'aurais jamais… alors je dois fuir… je ne sais pas encore où je vais mais je sais que j'y serai enfin bien…

Lorsqu'enfin le train atteint le terminus, il ne reste plus que moi dans le wagon, tous sont partis…

Je parviens à actionner la poignée et je descend rapidement sur le quai… j'observe… personne… la station est vide et je ressent déjà cette paix indescriptible que l'on ne ressent que la nuit, la nuit, l'autre dimension… immense, mystique, pleine d'échos et bercée de mélancolie…

Je marche sur le ciment sale… m'éloignant de cette triste civilisation… le calme nocture amplifie le bruit de mes pas.

Les réverbères éclairent faiblement le chemin que j'emprunte pour sortir de la gare, certains ne marchent d'ailleurs plus… j'observe les derniers papillons de nuit venus embrasser encore une fois cette lueur… âmes perdues volant vers la lumière… le bout du tunnel, la fin des ténèbres… je continue alors mon chemin à moi, celui qui va de la lumière à l'ombre où je me laisse peu à peu engloutir.

Tout ce qui compte pour moi en cet instant c'est de vivre, de vivre pour de vrai, de me cacher dans la nuit, cette fraîche obscurité protectrice… J'écoute les murmures de la forêt qui s'étend devant moi : bruissement du vent dans les feuilles, musique d'insectes… elle n'est pas loin cette forêt, encore quelques mètres et j'entrerai dans sa masse dense de branches et d'herbes hautes.

Déjà je me fraye un passage entre les ronces aux épines acérées, gardiennes de ce temple de verdure… elles glissent le long de mon corps sans même laisser de traces, je pénètre peu à peu ce sanctuaire qui n'attendait que moi, je ne peux détacher mon regard de ces arbres aux troncs immenses, aux branches à demi nues… ils semblent s'étirer à l'infini vers le ciel, dans leur adoration muette…

Je respire l'air de ce lieu saint… tout d'abord des odeurs de bois mort et de terre humide montent en moi… je ferme les yeux pour laisser couler ces sensations, je sens même les feuilles pourrissantes qui forment le tapis s'étendant, immense, sous mes pieds… ma place est ici au sein de la nature.

Je cours, exalté par mes sens, l'herbe me fouette… l'ombre des arbres au clair de lune dessine des barreaux noirs sur la terre… j'aime cette prison, je ne voudrais jamais m'en évader… ma course s'arrête dans une clairière, je m'assois sur un tapis de mousse duveteuse et profonde.

La lune pleine est au-dessus de moi, je pointe mon regard sur elle, mes yeux pleurent et un frisson parcours mon échine sa pâleur jaunâtre m'attire… je ne saurais lui résister… je suis à elles, elles me veulent et me réclament : lune, nuit, forêt… mes amantes… ma gorge se dénoue et laisse échapper un long hurlement je ne suis plus un Homme depuis bien longtemps…

Dimanche 7 janvier 1996

 

 

 

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