Marlen Haushofer

 

Le Mur invisible (extrait)    Une désespérante volonté de survivre

Le grondement venait du ruisseau. Dès que je me mis à descendre la pente, je vis s'écouler un flot jaune qui entraînait des arbres déracinés, des mottes d'herbe et des blocs de pierre. Je pensai immédiatement à la gorge ; l'eau devait être arrêtée par le mur et inonder le pré. Je décidai d'y aller le plus vite possible. Mais il me fallait auparavant, comme chaque jour, m'acquitter des tâches habituelles. Je fis sortir Bella de l'étable. Le temps était frais et il tombait une légère pluie, les taons et les mouches la laisseraient tranquille. Sur le pré de la forêt se dressait un grand chêne qui avait déjà été touché par la foudre. Celle-ci avait à présent achevé sa victime. Cette fois il ne s'agissait plus d'une marque, le vieux chêne était complètement fracassé. Je le regrettai car dans cette région les chênes sont très rares.
En retournant à la maison, j'entendis au loin un roulement. L'orage me semblait être toujours sur la montagne, sans doute continuait-il à tourner en rond d'une vallée à l'autre comme le garde-chasse me l'avait décrit.
Après le déjeuner je me rendis à la gorge avec Lynx. La route n'en était pas inondée car elle était trop élevée, mais l'eau avait trouvé une voie de l'autre côté, charriant avec elle des arbres, des buissons, des pierres et des pans de terre. Mon aimable ruisseau vert s'était transformé en un monstre brunâtre. C'est à peine si j'osais le regarder. Un faux pas sur le rocher glissant et tous mes soucis auraient trouvé leur fin dans l'eau glacée. Comme je l'avais prévu, l'eau n'avait pas pu s'écouler assez vite sous le mur. elle formait un petit lac au fond duquel les herbes du pré oscillaient avec lenteur. Contre le mur s'était amassée une pyramide d'arbres, de buissons et de pierres. Ainsi le mur n'était donc pas seulement invisible, il était aussi incassable car les tronc d'arbres et les blocs de rochers avaient dû le frapper avec une force incroyable. Cependant, le lac était moins étendu que je ne l'avais cru et il suffirait de quelques jours à peine pour que l'eau s'en écoule entièrement. Le tas qui s'était accumulé contre le mur m'empêchait de voir ce qui s'était passé de l'autre côté. Il est probable que les flots jaunes roulaient un peu plus lentement. Les fleuves grossiraient et emporteraient des maisons et des ponts. Ils enfonceraient les fenêtres et les portes, et arracheraient de leurs lits et de leurs chaises ces choses sans vie qui un jour avaient été des hommes. Et sur les larges bancs de sable resteraient étendus et sécheraient au soleil des hommes et des animaux de pierre parmi les cailloux et les rochers qui eux n'avaient jamais été autre chose que pierre.

 

 

 

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