Kazuo ISHIGURO

Les vestiges du jour (extrait)

J'avais rarement eu l'occasion d'entrer dans la chambre de mon père avant ce jour, et je fus à nouveau frappé par sa petitesse et son dépouillement. Je me rappelle même qu’alors j’eus l’impression d’entrer dans une cellule de prison, mais cela peut aussi bien avoir été lié à la pâle lumière de l’aube qu’à la taille de la pièce ou à la nudité des murs. Mon père avait en effet ouvert ses rideaux et il était assis, rasé et en grande tenue, au bord de son lit d’où, apparemment, il avait regardé le ciel s’éclairer. On pouvait du moins supposer qu’il avait regardé le ciel, car il n’y avait pas grand chose d’autre à observer de sa petite fenêtre, à part le toit et les gouttières. La lampe à pétrole posée près de son lit était éteinte, et quand je vis mon père jeter un coup d’œil désapprobateur à la lampe que j’avais prise pour guider mes pas dans l’escalier branlant, je descendis vivement la mèche. Cela fait, je remarquai d’autant plus l’effet de la lumière pâle qui baignait la pièce, soulignant les arêtes raboteuses du visage ridé et toujours imposant de mon père.
- Ah, dis-je, avec un petit rire. J’aurais pu me douter que vous seriez déjà debout et prêt pour la journée. 
- Je suis debout depuis trois heures, dit-il, me toisant avec une certaine froideur. 
- J’espère que ce n’est pas votre arthrite qui vous tient éveillé Père.
- J’ai autant de sommeil qu’il m’en faut.

Mon père allongea le bras pour saisir le seul siège de la pièce, une petite chaise en bois, et, posant les deux mains sur le dossier, se redressa. Quand je le vis debout devant moi, je fus incapable de savoir s’il était voûté par l’infirmité ou par l’habitude de se plier au plafond en pente raide de sa chambre.
- Je suis venu vous faire une communication, Père.
- Alors communique rapidement et sans bavardage. Je n’ai pas la matinée pour t’écouter. 
- Dans ce cas, Père, je viendrai tout de suite au fait.
- Viens-en au fait, et que ce soit réglé. Certains d’entre nous ont du travail à faire.
- Très bien. Puisque vous désirez que je sois bref, je ferai de mon mieux pour vous obéir. A la vérité, Père est de plus en plus infirme. A un tel point que même les obligations d’un majordome adjoint sont désormais au-delà de ses capacités. Sa Seigneurie considère, et d’ailleurs je partage son avis, que si on laisse Père continuer à s’acquitter de la liste actuelle de ses obligations, il constituera une menace permanente au fonctionnement sans heurts de cette maison, et en particulier à l’importante réunion internationale de la semaine prochaine.

Le visage de mon père, dans la pénombre ne trahit aucune espèce d’émotion.
- Avant tout, continuai-je, on a estimé qu’on ne devrait plus demander à Père de servir à table, que des invités soient présents ou pas.
- J’ai servi à table tous les jours depuis cinquante-quatre ans, rappela mon père d’une voix entièrement dénuée d’agitation.
- De surcroît, on a décidé que Père ne devrait plus porter de plateaux chargés, quelle que soit leur nature, même sur de courtes distances. Compte tenu de ces limitations, et connaissant le goût de Père pour la concision, j’ai énuméré ici la liste révisée des tâches dont on lui demandera dorénavant de s’acquitter.

 

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