Eduard von KEYSERLING

 

Le murmure des vagues

Un jour gris de brouillard, dans la grande salle, Doralice regardait par la fenêtre la cime du vieux poirier se balancer sous le vent qui arrachait ses feuilles jaunes, les faisant tourbillonner dans une poursuite infernale. Ces petite feuilles jaunes folâtraient et virevoltaient comme si elles se réjouissaient de se détacher de l'arbre. Doralice entendit son époux entrer. Après quelques petits pas qui firent craquer ses bottes de cuir, il approcha le fauteuil de la cheminée, s'assit, prit un tisonnier pour attiser le feu, comme il aimait le faire. quand il ouvrit la bouche pour dire ma chère, Doralice se retourna et fut aussitôt frappée par son air malade et son nez qui paraissait particulièrement blanc et pointu. Il ne leva pas la tête, mais continua de regarder les braises qu'il tisonnait. "Ma chère, reprit-il, j'ai admiré ta patience, mais restons-en là, je viens de convenir avec monsieur Grill qu'il nous quittera aujourd'hui. Le portrait, de toute façon, n'a pas l'air de prendre forme et c'est trop te demander que de subir plus longtemps l'ennui de ces séances et de cette... compagnie. Nous nous retrouverons donc entre nous. n'est-ce pas agréable ?"
Doralice s'était avancée jusqu'au milieu de la pièce dans sa robe de laine ardoise, les bras pendants, tendue de tout son corps comme si elle allait bondir, et dans ses yeux vacillait la lueur des gens qui, avant le saut, sont pris d'un léger vertige.
"Si Hans Grill s'en va, je m'en vais aussi", dit-elle, et dans son effort pour rester calme, elle ne reconnut pas sa propre voix. "Comment, quoi, je ne comprends pas, ma chère." Le tisonnier lui tomba des mains et Doralice vit bien qu'il la comprenait parfaitement, qu'il avait déjà dû comprendre depuis longtemps. Autour de ses yeux apparurent d'innombrables petites rides et les moustaches sur sa lèvre supérieure tremblèrent curieusement.

"Je pense que je ne suis plus ta femme, que je n'ai plus le droit de l'être, que je partirai avec Hans Grill, que... que..." Elle s'interrompit, la frayeur et la surprise causées par le spectacle du mari affalé dans son fauteuil lui ayant coupé la parole. Il s'effondra, grimaça, son visage rapetissé se couvrit de rides. Etait-ce la douleur ? la colère ? cela aurait pu être une inquiétante singerie pour faire rire. Doralice le fixa, les yeux agrandis par la peur. Alors, il se secoua, passa une main sur sa figure, se redressa, raide. "Allons, allons", murmura-t-il. Il se leva, se traîna, les genoux tremblants, jusqu'à la fenêtre et regarda dehors. Doralice attendait la suite, pleine d'angoisse mais aussi de curiosité. Enfin, le comte se retourna vers elle, le visage couleur de cendre mais calme. Il tira sa montre de sa poche, s'impatienta un peu parce que le couvercle tardait à sauter, scruta attentivement le cadran et dit d'une voix discrète, courtoise  : "Le train part à cinq heures trente." Il ne leva pas la tête non plus quand Doralice quitta lentement la pièce.
"Mon cœur battait très fort à ce moment là, avait dit Doralice plus tard à Hans Grill, je l'entendais battre, c'était le bruit le plus fort de la pièce. Je ne sais pourquoi, peut-être était-ce la joie, si forte et si soudaine."
"Bien sûr, avait-il répondu, que veux-tu que ce soit ?"

 

 

 

 

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