Li YU

 

De la chair à l'extase

Après avoir observé à loisir cette merveille, Hua-chen n'osa pas le réveiller et elle referma le coffre à clef. Ensuite, elle dit aux trois jeunes femmes : " Vous en faites de belles. Depuis quand ce garçon est-il ici ? Combien de nuits avez vous passées en sa compagnie ? Allons, dites-moi tout, sans quoi je vous dénonce et je l'expédie au tribunal, dans cet appareil même et dans ce coffre."
Xiangyun et ses amies étaient terrorisées. Elles tinrent conciliabule et dirent : "Il nous faut à tout prix apaiser cette vipère. Sinon, elle est capable de mettre ses menaces à exécution. Il faut la persuader de le relâcher en lui faisant comprendre qu'elle y trouvera aussi son compte." Alors, elles allèrent ensemble à Hua-chen et elles lui dirent : 
 "Nous avons eu tort d'agir à votre insu ; il est trop tard pour tenter de nous justifier. Faites montre de générosité, laissez sortir celui qui est dans le coffre, et il vous fera ses excuses." Hua-chen reprit : "Et comment s'y prendra-t-il ?" Xiangyun répondit : "Pour ne rien vous cacher, nous couchons avec lui à tour de rôle. Vous pouvez avoir part égale avec nous." Hua-chen éclata de rire. "Voilà un bon moyen de présenter ses excuses ! Ecoutez : vous cachez ce garçon chez vous, vous couchez avec lui depuis je ne sais combien de temps, et maintenant que je vous prends sur le fait, vous m'offrez simplement de le partager avec vous. Il me semble pourtant qu'il existe un arriéré en ma faveur."
"Selon vous, dit Rui-zhu, comment faut-il procéder ?"
"Je ne vois qu'une façon de faire, dit Hua-chen, si vous voulez vraiment que la chose reste entre nous : il faut me le prêter quelque temps. Quand j'aurai couché avec lui autant de nuits qu vous, je vous le rendrai, sans faute. Ensuite, nous coucherons avec lui à tour de rôle. L'autre solution, c'est de recourir aux tribunaux au risque de casser la marmite, de sorte que tout le monde se serrera également la ceinture. Quoi d'autre ?"
"En ce cas, dit Rui-zhu, il faudrait prévoir un temps, disons trois nuits, ou cinq, au terme desquelles tu le relâcheras."
"Ce n'est pas à moi d'en décider, répliqua Hua-chen, quand il sera chez moi je l'interrogerai pour savoir combien de temps il a couché avec chacune de vous et je le garderai le même temps exactement."
A ces mots, les trois jeunes femmes se dirent que Weiyangsheng, qui les préférait à elle, déguiserait sûrement la vérité afin d'abréger son temps de pénitence. Elles approuvèrent à voix haute et ajoutèrent : "Si tu fais ainsi, il sera bientôt de retour car il n'est ici que depuis avant-hier. Fais comme tu l'entends."
Elles s'attendaient que Hua-chen ouvrît le coffre, mais celle-ci, qui craignait de voir le jeune homme s'éclipser avant que d'arriver chez elle, leur dit : "S'il sort en plein jour, il risque fort d'être aperçu. J'ai une meilleure idée : inutile d'ouvrir le coffre maintenant. Disons qu'il est plein à ras bord de vieilles peintures qui m'appartiennent ; je vais faire venir quelques uns de mes gens pour l'emporter jusque chez moi." Aussitôt dit, aussitôt fait. Elle donna ses instructions à une servante et en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, on vit arriver quatre valets robustes qui hissèrent le coffre sur leurs épaules et partirent en courant.
Les trois amies, pantoises et désolées, allèrent dans la rue. On aurait dit qu'elles suivaient le cercueil de leur époux : la seule différence est qu'elles n'osaient verser de larmes. Non  seulement leur peinture vivante leur était enlevée, mais son écrin lui-même s'en allait chez une autre. Elles étaient pleines d'appréhension, craignant que cette veuve fringante ne le fît mourir d'épuisement, et qu'il ne fît pas l'aller et le retour. Il est certain que se trouver dans un coffre porté sur les épaules de quatre gars est pour notre héros de sinistre augure.

 

 

 

| Galerie | GalerieB | News Ecrits | Musique Agenda | Liens Contact | Spiritualité

ARneT (art & expression)
Merci de respecter les droits © des artistes
Utilisation des textes et images soumise à l'accord préalable de leur auteur

Site déclaré à la CNIL, sous le numéro 785412  (Article 16 de la loi du 6 janvier 1978 relative à l'informatique, aux fichiers et aux libertés).