Sylvie ROYER


STROGOL ET LES BARBARIANS 

Strogol soupire en fermant les yeux. Il frissonne de froid sous les racines du grand chêne. Il fouille dans ses souvenirs et tente d’y retrouver les rires, les danses dans la clairière, du temps où les villageois se montraient amis. Il revoit ses soeurs, Kelba et Mirna, aussi hautes que des jonquilles, tresser des couronnes de trèfles ou de marguerites. Comme elles étaient jolies, avec leurs tabliers brodés de fils de coquelicots. Comme elles sentaient bon la violette ! Strogol repense à ses amis, Bolof et Zarmen, deux solides garnements au large sourire, aux yeux pétillants, toujours prêts pour de nouvelles farces. Comme ils se révélaient agiles à chevaucher les musaraignes et les écureuils ! Ah ! Quel bonheur ils savouraient ensemble, au coeur des mystères de la forêt ! C’était il y a longtemps, avant la venue des bulldozers et des marteaux-piqueurs, des ingénieurs et des équipes de maçons. Maintenant, il ne reste que lui, Strogol, l’unique survivant des amitous, les gentils gnomes de la région.

D’abord, Strogol observa les nouveaux venus avec curiosité. Il circulait parmi eux sans inquiétude. Nul ne le remarquait puisqu’il était invisible. Car tu le sais, on ne peut pas voir les gnomes. Ils existent, bien sûr. Ils forment l’âme cachée des lieux et des gens qu’ils protègent en secret. Strogol plisse son front ridé. Il a beau chercher, chercher encore... non, il ne trouve personne à aider.

Oh, les villageois ne sont pas partis ! Non, au contraire, il y a même à présent davantage d’habitants. Le village est devenu une grande ville. Les coutumes ont changé... Strogol se sent prisonnier de l’oubli des humains, de l’obscurité de leurs pensées. Les autres amitous se sont éteints. Lui s'obstine, tout seul, à entretenir la mince flamme de l’espoir. Mais ce qui le rend particulièrement malheureux, c’est d’assister à l’apparition de gnomes étranges, les barbarians. Au début, ils étaient seulement quelques-uns. Puis, très vite, ils devinrent une immense tribu. Les barbarians ne parlent pas la même langue que les amitous. Toutefois, on comprend à leurs éclats de voix, combien ils sont durs et malfaisants. En plus ils sont moches ! Eh oui, rends-toi compte ! Ils arborent de vilaines bosses dans le dos, lourdes comme des fardeaux. Ils se battent sans arrêt, de leurs grosses mains sales, pleines de poils. Sur leurs visages huileux, on assiste à une véritable invasion de verrues ! Et il faut voir la dégaine ! Ils portent des coques métalliques et des cuissardes qui font un bruit sinistre au moindre pas. On dirait une armée de blattes malodorantes prête à tout dévaster.

Au village, tous les gens se connaissaient. Ils s’aidaient, s’estimaient. Ils respectaient la nature. Ils croyaient que la générosité produit la justice. Alors les amitous vivaient heureux et veillaient sur eux. Discrètement, ils communiquaient leur belle humeur aux hommes, donnaient de la patience aux femmes, mettaient des rires dans les gorges des enfants. Comme ce temps paraît éloigné aujourd'hui ! Kelba et Mirna, les gentilles gnomides, ne sourient plus en regardant les bambins. Bolof et Zarem ne courent plus à travers la forêt pour guider les hommes vers les fleurs ou les fruits. Et lui, Strogol, ne va plus à la rivière, pour entendre la conversation des femmes. Il se souvient de leurs voix, semblables à des chants d’oiseaux se mêlant au murmure cristallin de l’eau entre les roseaux. Caché dans le mystère de son monde ignoré des humains, il donnait confiance à l’une, apaisait l’autre, leur apprenait des secrets dont elles embelliraient le quotidien.

Maintenant, rien n’est pareil. Les enfants ne jouent pas sur la place. Ils s'attardent dans leurs tours de béton, figés devant un cadre de verre bruyant où défilent des images multicolores. Lorsqu’ils vont dehors, ce n’est pas pour regarder la course du soleil ou déchiffrer les cailloux du chemin. Ils se plantent là, comme des arbres sans feuilles, à parler sans chaleur de choses synthétiques où aucun coeur ne bat. Les hommes ne parcourent plus les bois, ils négligent de labourer les champs. Leur vie ne se rythme plus au fil des saisons, mais au métronome de la grande horloge et au cri de la sirène de l’usine. Les femmes ne vont plus cueillir l’effusion de l’eau ni respirer l’haleine du vent. Elles enferment leurs dialogues dans les rues et les tours qui sont autant de remparts contre la joie et l’amour. La population des barbarians se multiplie, leur territoire s’étend. Strogol se cache. Le dernier des amitous se méfie de cette race de méchants. Strogol ne peut rien contre eux, car ces abominables gnomes naissent des mauvaises pensées des humains. Les barbarians enflent les colères des hommes comme l’ouragan gonfle les voiles du bateau qu’il va fracasser sur le rocher. Ils tissent la sphère des nouvelles habitudes comme des araignées guettant leurs proies. Ils creusent des rides sur les visages, comme des crevasses sur une terre desséchée.

Car tu sais, les gnomes sont nos doubles cachés. Ils reflètent nos intentions masquées, bonnes ou mauvaises. Ils existent à cause de nous et pour nous. Ils vivent et meurent selon nos voeux et nos actions. Kelba, Mirna, Bolof et Zarem se tiennent là, inertes. Leur souffle féerique s’est envolé. Aucune force n’émane d’eux à présent. Leurs corps jadis roses et replets forment aujourd'hui des masses informes de terre noirâtre. Ils pourraient revivre, bien sûr... Pourtant, Strogol finit par désespérer de l'éclosion d’un tel miracle. Il faudrait pour cela qu’une âme innocente dépose un baiser sur le front des amitous immobiles. Alors sur l’argile sèche du visage des gnomes, se dessinerait une écriture magique. On verrait se sculpter les lettres du mot amour et les amitous reprendraient vie. Strogol secoue la tête. Non, aujourd’hui pas plus qu’hier, il n’a rencontré personne capable d’accomplir un tel prodige. Par contre, en marchant dans la ville, en traversant les murs des bâtisses cimentées, il a vu que les barbarians étaient encore plus nombreux que la veille.

Ce soir, Strogol n’en peut plus. Il pleure trop en contemplant les mottes sèches qui furent autrefois ses soeurs et ses amis. Il sent son énergie s’enfuir. Une dernière fois il sort, pour parcourir ce monde qui ne veut plus de lui. Il quitte les racines du gros chêne. Le gnome erre dans les rues grises de la ville, s’approche des habitations. C’est le soir. Les gens demeurent à l’intérieur des maisons, sous le soleil électrique qu’ils ont inventé. Strogol marche encore, marche jusqu’à l’épuisement. Ses pieds deviennent douloureux et raclent le sol. Il s’affaisse, ses genoux tremblent, il va tomber. Sur le goudron, demain matin, il ne subsistera de lui qu’un petit tas de sable que le vent dispersera d’une bouffée. Sa tête tourne, son corps est pris dans un tourbillon...

Il entend une voix. Strogol pense que son souffle l’abandonne en chantant pour la dernière fois. Pourtant non, cette voix n’est pas la sienne, mais celle d’un enfant. Le son s’élève, léger, clair et pur. Strogol sent son oreille se tendre. Son corps se redresse. Ses yeux bougent à nouveau. Il voit le bambin, assis au bord du trottoir. L’enfant regarde la lune jouer à cache-cache avec les nuages. Il sourit quand la lune brille, il interrompt sa chanson si elle se cache. Il bat des mains quand l’astre triomphe enfin des filaments de suie noirâtre. Le petit garçon pose sa main à terre, caresse le brin d’herbe poussé là, on ne sait comment. Il est heureux. Strogol éprouve soudain une douce et tiède sensation. Son sang se remet à couler dans ses veines, à ranimer son corps. Le bambin se lève et danse en comptant les étoiles. Sa ronde terminée, il murmure que demain, il fera beau. Alors après l’école, l’enfant au coeur pur ira jouer dans la forêt et se baignera à la rivière. Le garçonnet s’apprête à rentrer chez lui. Dans son sommeil, il rêvera des amitous. Oh, le matin, au réveil, il ne s’en souviendra pas, mais il sera d’humeur joyeuse. Le jeune garçon va pousser la porte de chez lui. Juste avant, il se retourne... Il dépose un baiser au bout de ses doigts, et le lance en soufflant à la lune qui veille sur la forêt. L’enfant a disparu. Strogol reste là, debout, désormais plein de force.

Soudain, il entend des cris joyeux derrière lui, une course folle, des voix qu’il connaît bien...

Le baiser voltigeant du bambin s’est déposé sur le front des amitous sans vie et les voilà... ressuscités ! " Kelba ! Mirna ! Bolof ! Zarmen ! " Ils s’embrassent, ils rient, ils pleurent, ils chantent, ils dansent. Non, tant que des enfants simples et bons rêveront d’harmonie, les amitous ne mourront pas !

1er Prix International du Conte 1996
" Goccia di Luna ", Italie

 

 

| Galerie | GalerieB | News Ecrits | Musique Agenda | Liens Contact | Spiritualité

ARneT (art & expression)
Merci de respecter les droits © des artistes
Utilisation des textes et images soumise à l'accord préalable de leur auteur

Site déclaré à la CNIL, sous le numéro 785412  (Article 16 de la loi du 6 janvier 1978 relative à l'informatique, aux fichiers et aux libertés).