Tobias Schneebaum 

Au pays des hommes nus (extrait)

Mais tout cela n'est plus nulle part et ne me concerne plus. J'ai vécu à la mission plus de dix ans et j'aurais pu y vivre dix autres années, de cette même vie que j'ai menée jusqu'à présent. Mais vous êtes arrivé, vous avez apporté quelque chose qui est peut-être la conscience et j'ai commencé à me voir par vos yeux ou, plutôt, tel que je me serais vu si je m'étais regardé de votre corps, et ce que j'ai vu, je ne l'ai pas aimé. Si l'on ne peut dire grand chose contre moi, que peut-on dire en ma faveur ?
Pourquoi suis-je encore à la mission ? Quelle importante cause m'y a fait demeurer tant d'années, si ce n'est cette somnolence à laquelle je dois échapper maintenant ? Lorsque vous nous avez quittés, j'ai pensé à votre départ, aux raisons de votre départ, à la vie que vous alliez trouver ou que vous pensiez trouver, à ce que vous espériez découvrir que vous n'aviez pas encore. Vous avez été très secret, vous m'avez simplement dit que vous étiez forcé de partir. Pendant tout un mois je me suis interrogé, sur moi, sur ma vie. J'ai cherché à savoir quel est le but de mon existence, où en était la fin et quel dessein obscur je servais en restant à la mission. N'importe qui, bien sûr, me dira que je fais du bien avec ma pénicilline et mes sulfamides mais, fondamentalement, je me rends compte que je ne fais rien ni pour ces indiens ni pour moi, et j'en suis arrivé à la conclusion que je comptais plus pour moi-même que les autres ne comptaient pour moi. Vous pourrez me rétorquer que ce n'est qu'une forme d'égoïsme, mais je ne crois pas que vous le fassiez, car je sais que vous comprenez ce que j'essaie d'exprimer. En fait, j'ai toujours désiré me rendre utile, d'une manière ou d'une autre, mais cette manière je l'aurais voulue sensuelle, amoureuse, un peu comme le corps du Christ est distribué pendant la communion et comble d'amour l'âme des fidèles. Ce qu'il me faut, ce n'est pas que les autres me comblent d'amour, mais que je les comble moi, entièrement, absolument, même si cela signifie que ma chair et mon sang doivent pénétrer dans le corps d'un autre. Il me coûte d'avoir à vous faire cette confession, car il est difficile de la rattacher à la conclusion que je cherche. J'ai une vie, j'ai une fin, mais c'est la route à cette fin que je n'entrevois pas. Plusieurs fois j'ai rêvé que mon corps était dévoré par des hommes et ces rêves m'ont procuré un plaisir si aigu, une excitation telle, que j'ai joui dans ma chair avant de savoir ce qui se passait en moi. Je me demande si jamais une telle pensée a traversé votre esprit. Mais non, c'est impossible, ce serait trop révoltant.
Vous ai-je jamais avoué que je vous aimais ?

 

 

 

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