John Steinbeck

 

    Des souris et des hommes (extrait)

De son pas lourd, il s'approcha du chien et le regarda.
- Il n'a plus de dents, dit-il. Il n' peut plus te servir à rien, Candy. Il n' peut même plus rien faire pour lui même. Pourquoi que tu le tues pas, Candy ?
- Ben... bon Dieu ! Y a si longtemps que je l'ai. Je l'ai depuis qu'il était tout petit. J'ai gardé les moutons avec lui.
Il dit fièrement :
- Vous le croiriez pas, à le voir, mais c'était le meilleur berger que j'ai jamais vu.
Georges dit :
- J'ai connu un type, à Weed, qu'avait un airedale qui pouvait garder les moutons. C'étaient les autres chiens qui lui avaient appris. 
Carlson n'était pas homme à se laisser distraire.
- Écoute, Candy, ce vieux chien souffre tout le temps. Si tu l'emmenais et que tu lui foutais une balle, en plein dans la nuque... - il se pencha et montra l'endroit - juste ici, il ne s'en apercevrait même pas.
Candy jeta autour de lui un regard malheureux.
- Non, dit-il doucement, non, j' pourrais pas faire ça. Y a trop longtemps que je l'ai.
- Sa vie n'est pas drôle, insista Carlson. Et il pue comme tous les diables. J'vais te dire. C'est moi qui le tuerai à ta place. Comme ça, t'auras pas à le faire.
Candy sortit ses jambes de dessus le lit. Nerveusement, il frottait les poils blancs de ses joues.
- J'suis si habitué à lui, dit-il doucement. J' l'ai depuis qu'il était tout petit. 
- C'est pas être bon pour lui que de le garder en vie, dit Carlson. Écoute, la chienne de Slim vient justement d'avoir des petits. J' suis sûr que Slim t'en donnerait un à élever, pas vrai, Slim ?
Le roulier avait observé le vieux chien de ses yeux calmes.
- Oui, dit-il, tu peux avoir un des chiots, si tu veux.
Il sembla, d'une secousse, reprendre le libre usage de sa parole.
- Carl a raison, Candy. Ce vieux chien n' peut même plus rien faire pour lui même. Si je deviens vieux et infirme, j' voudrais que quelqu'un me foute un coup de fusil. 
Candy le regarda d'un oeil désespéré, parce que les paroles de Slim avaient force de loi.
- Ca lui fera peut être mal, suggéra-t-il. Ca n' m'ennuie pas de prendre soin de lui. 
Carlson dit :
- De la façon que je le tuerai, il ne sentira rien. Je mettrai le fusil, juste ici - il montra du bout de son pied - droit dans la nuque. Il aura même pas un frisson.
Candy cherchait du secours sur chaque visage, l'un après l'autre. Un jeune ouvrier agricole rentra. Il courbait ses épaules tombantes, et il marchait lourdement sur les talons, comme s'il portait l'invisible sac de grains.

 

 

 

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