Susanna Tamaro   

 Pour voix seule

Cette nuit j'ai fait un rêve. J'ai fait ce rêve-là. Pendant des heures et des heures, je marchais dans une tempête de neige. A chaque pas, mes jambes s'enfonçaient jusqu'aux genoux. J'avançais de plus en plus difficilement, j'étais de plus en plus épuisée. Lorsque j'ai vu la lumière au loin, je sentais déjà monter en moi la douce torpeur qui précède la mort par le froid. J'ai serré les dents, j'ai rassemblé toutes mes forces. Je suis tombée contre la porte presque comme un poids mort, elle n'était pas fermée mais entrouverte, elle s'est ouverte. A l'intérieur il y avait du feu dans la cheminée, sur la table du vin et de la soupe. J'ai mangé, bu. Puis je suis montée à l'étage supérieur, le lit était fait, sur l'oreiller était pliée une chemise de nuit en flanelle blanche. Après l'avoir enfilée, j'ai disparu sous l'édredon. Près du lit, une bougie était allumée, dehors la tempête faisait encore rage. Les yeux ouverts, j'ai commencé à compter les flocons de neige, ceux qui se posaient sur le toit, et ceux qui finissaient écrasés sur le rebord de la fenêtre. Puis j'ai commencé à voir tous ceux qui se posaient sur la forêt alentour, au sommet des arbres et sur leurs branches, sur le sol. Je me suis retrouvée sous cette épaisseur blanche. J'ai brisé la croûte de glace, je suis allée encore plus au fond, là où se trouvent les glands, les graines, les humeurs prêtes à s'éveiller au printemps. J'ai vu dormir les serpents, lovés les uns contre les autres, et les grenouilles allongées, jambes ouvertes, comme si elles étaient mortes. Je ne savais pas ce que j'étais, moi, peut-être un ver ou un regard ou une fourmi. Là-dessous, je me déplaçais avec agilité. J'étais dans mon lit sans y être, j'étais à la fois là et partout. Je respirais. Soudain, la bougie s'est éteinte et je me suis endormie. J'ai dormi et j'ai rêvé que je dormais. Alors seulement j'ai compris. 
Lorsque je me suis levée ce matin, j'avais très peu de forces. J'ai ouvert l'armoire avec difficulté, j'ai sorti le petit ensemble bleu ciel, je l'ai repassé, je l'ai d'abord enveloppé dans du papier à fleurs, puis dans du papier d'emballage. J'ai vérifié si j'avais bien deux tickets d'autobus dans mon sac. J'ai choisi un bureau de poste éloigné, pour l'expéditeur j'ai inventé un nom et une adresse. 
Au guichet, l'employée m'a demandé s'il y avait une lettre à l'intérieur, j'ai dit : "Non, aucune lettre." Alors elle a flanqué le paquet sur la balance. Le bruit m'a fait sursauter et elle m'a demandé, alarmée : "C'est fragile?"
J'ai répondu, avec un filet de voix : "Très fragile"

Sous la neige : extrait 

 

 

| Galerie | GalerieB | News Ecrits | Musique Agenda | Liens Contact | Spiritualité

ARneT (art & expression)
Merci de respecter les droits © des artistes
Utilisation des textes et images soumise à l'accord préalable de leur auteur

Site déclaré à la CNIL, sous le numéro 785412  (Article 16 de la loi du 6 janvier 1978 relative à l'informatique, aux fichiers et aux libertés).