Jean Louis Yaïch 

 

Le Jardin du Pâtissier (extrait)

 

Juste au milieu du siècle, l'horloge sonne midi mais la table n'est pas servie, notre maison se dresse inhabitée sur la colline. Katerina somnole dans un train, bientôt elle sera là pour s'occuper de tout.

-         Soufflez, soufflez, soufflez ! Respirez ! Respirez bien à fond ! Allez-y, poussez, poussez, poussez ! Poussez !

Maman respire, souffle, pousse en gémissant à chaque contraction, boulevard Tzarevitch à la maternité. Papa en sueur, pétrissait encore sa pâte blanche au lever du jour.

Au centre ville, plein centre, tout en bas, une rue s'arrondit comme un ventre gonflé sur la place Saint Philippe. Les épiciers, bistrotiers, bouchers-charcutiers, boulangers-pâtissiers, fromagers, volaillers débitent en désordre l'amoncellement de leurs boissons, foies gras, gâteaux, champagne, dindes et friandises.

Crottins et camemberts moulés.

Fines farces aux raisins de Corinthe.

Les lumières de la fête d'une nouvelle nativité marchande clignotent.

La guerre, les privations et l'immédiat-après sont oubliées. Nous sommes riches et beaux. Nous procréons et mangeons à foison de ces tendres bonbons pastels, roses ou verts. Fondants enveloppés sur un pétard tout plat.

Aujourd'hui, les échoppes resteront ouvertes sans interruption jusqu'au soir. Papa n'est pourtant plus à la boutique depuis l'aube. Le pain chaud et les gâteaux de sa dernière fournée refroidissent près du four. La vendeuse a pris, depuis la veille, sans préméditation, son congé annuel.

A dix-neuf heures, les charcutiers-volaillers rubiconds, fatigués, mains moites, ongles cassés, noirs et rouges, remplis des rognures de dindes et chapons éventrés, baisseront leurs rideaux de métal sur un claquement froid. Caisses bourrées. Les épiciers-bistrotiers, bouchers-charcutiers, boulangers-pâtissiers, glaciers et confiseurs redeviendront des gens ordinaires, ils rentreront chez eux.

Mon père s'assied ou se lève et marche à petits pas dans la salle d'attente. Honteux de cette faim qui lui tire l'estomac, il juge son appétit illégitime alors que maman souffre tellement pour accoucher.

Il y a si peu de temps, les carcasses de fêtes pendaient en guirlandes empalées sur les crochets d'acier. De petites grives s'alignaient toutes rôties sur un plateau d'aluminium. Un porcelet farci débité aux deux-tiers creusait ses yeux secs et dorés sur l'entrelacs d'un bolduc multicolore.

Pousse maman ! Pousse avant minuit !

Elle pousse, mais petit cadeau vivant, j'arriverai après Noël. Déjà, je la déçois.

Rue Saint Philippe, une armée de balayeurs efface les vestiges des hauts débordements. La place commence à se vider la panse.

Jusqu'à plus soif avant de boire.

Jusqu'à plus faim avant d'ouvrir la bouche.

Bien au-delà de la raison.

Aspics, terrines, galantines. Pâtés, poulardes, saumons, saumures, bordeaux millésimés. Foies d'oies ou de canards, pattes cloués, gavées à l'entonnoir.

Les bûches roulées et les marrons glacés s'installent sur les buffets devant le dessert des quatre mendiants : amandes, figues, noisettes, raisins. Un sorbet violacé patiente au réfrigérateur avec les tranches napolitaines ou le tutti frutti. La chantilly tourne sous les batteurs électriques récemment apparus dans les  foyers respectables de l’Ouest Européen.

Le père Noël a caché ses cadeaux au-dessus des armoires.  L'église russe verte, blanche et or, torsade sa sucette cristalline au-dessus des voix graves de la messe orthodoxe.

Minuit.

Il est né le divin enfant.

Moi, je me fais encore attendre.

Maman n'est pas dans sa cuisine.

Elle enraye une plainte, puis caresse son ventre. La douleur se pose entre les reins pour s'évanouir aussitôt, fluctuante, irréelle… Plus rien qu'une étendue subtile à fleur de peau.

Une idée passe. Une idée simple qui se transforme, s'incurve et rebondit de l'abdomen jusqu'à la table inondée, avant d'atteindre les murs immaculés.

La lumière est acide.

L'idée, plus lente, s'attache à la souffrance, sournoisement, puis – souvenir, souvenir – se fige en face d'une petite fille enrubannée pour la nuit d'un Noël italien.

Une petite-fille qui ne te ressemble plus. Trop de sabayons, de tiramisus et de beignets bien gras sont tombés sur tes hanches.

Qui étais-tu, maman, du temps de ton enfance ?

Petite femme, petite mère suspendue à l'attente solennelle d'une étoile, à minuit.

Bethléem assombrie, un poupon à la main.

C'est vrai, tu en voulais un autre. Une autre, une poupée noire, un baigneur avec des cils plein les yeux et qui pisse dès qu'on enfourne un biberon bien chargé au fond de son gosier avide. Tu y mets parfois du lait, du véritable lait de vache, qui coule entre mes jambes de celluloïd bouffi et coagule dans ma carapace polymère.

Tout se mélange.

Encore plus loin, tu trouves les éclats d'une guirlande en papiers colorés, quelques papillons plats agités, gonflés devant la flamme, majestueusement tombés morts sur quelques soubresauts. Un jardin gris, blanc, gris-blanc, argenté. Une tache noire. Une musique. Une coquille broyée sous ton pied gauche intentionnel, un escargot visqueux, sacrifié comme ta vulve tuméfiée. Chasuble brodée d'or. Église vide sur une panse épuisée, église silencieuse après l'ébranlement des cierges et de la foule. La porte lourde ouvre ses deux battants sur le Petit Jésus.

Noël et ses douceurs.

Ailleurs, un tableau noir, rangs serrés, mains serrés, mains tendues, main dans la main, un jour d'octobre sous la férule mussolinienne. L'instituteur, triste et diabétique. Avanti populo. Prends garde de ne rien dire à ton papa, les bruits circulent et se répandent : Carthage doit prochainement être détruite.

La pièce-montée de ton mariage s'effondre, fissurée comme une Tour de Babel un peu grasse mais comestible.

J'arrive enfin, je suis arrivé.

Une inquiétude pourtant : déjà je suis autre part, ils m'ont enlevé… Un répit. Un soulagement. Un trouble. Ta main descend lentement vers le pubis, les jambes ramassées, repliées, cuisses entrouvertes jusqu'à la commissure démesurée d'un sexe béant, ensanglanté.

Bouche ouverte dans l'espoir d'une boisson sucrée.

La tête pivote et se penche, négligemment confiée à l'autre main posée sur l'oreiller. Les yeux fermés. Une allégresse un peu forcée te traverse le crâne. Bambino comme dans la chanson. Un frisson agréable descend le long de la colonne jusqu'au milieu du dos. Mais une grimace s’imprime déjà sur une infime contrariété.

Moi, je ne suis qu'une loque lourde, extirpée à la tenaille, nettoyée, séchée, malaxée, secouée. Je respire, je m'étouffe, je me noie, je suis perdu. Dans un cri douloureux, je trouve un premier souffle. Je voudrais disparaître. On me dépose sur une couverture rugueuse. On m'étend sur ton ventre.

Enfin, ventre contre ventre, sur tes effluves, sur ta chaleur. Je bouge les lèvres et m'endors, comblé par une puissante rémanence de tes couches et de ma source. Je ne mange pas, pas maintenant, pas tout de suite, je te retrouve et m'associe à la respiration profonde qui me soulève et redescend.

Papa, tu marches dans le couloir devant la chambre.

On ne t'autorise pas encore à entrer.

Tu penses à nous, tu es ailleurs. Boulangerie, rideaux tirés. Les escaliers sont raides. La fermentation d'une boule de pâte, abandonnée près du pétrin depuis la veille, disperse son aigreur au-delà du four. Four ouvert, gueule ouverte, comme la porte à deux battants d'une autre église qui laisse s'échapper un enfant cru, un nouveau-né. Le souffle noir est refroidi, déjà presque glacé. Mon cher Petit Jésus, tu n 'y peux rien, tu jettes ta semence, de la farine corps de dieu, de la farine étouffe-chrétien dans les bouches affamées. De la farine sur les murs et le sol. De la farine sur une longue pelle de bois assombrie. De la farine sur les échelles vides alignées, et farine toujours, à la maternité, sur quelques traces blanches, infimes mais bien présentes sous les ongles, dans les cheveux, les oreilles, sous un repli de la peau. Des gestes reproduits et répétés, parfois seulement pour la beauté du geste, le pain brûlant, la croûte brune que l'on frôle, les mains ignifugées qui jonglent avec le feu, les yeux qui brillent émerveillés, sur l'achèvement l'un travail ordinaire. Repos. Sommeil ardent posé sur une toile de jute.

Deux heures trente.

J'ai peur, je braille ou je m'apaise, je suce. Je me remplis sans faim d'un liquide maternel subtilement sucré. Une odeur de violettes rejoint sans y penser le relent de caillé qui me monte à la bouche, pétales confits, séchés, cristallisés, juchés sur un papier transparent bien au-dessus de moi. Cadeaux. Les amis et voisins agitent comme un mouchoir des voix françaises ou italiennes, pour m'admirer et dire coucou. Dialecte génois.

Katerina roule dans un wagon du Ligure, bercée par le martèlement des boggies sur les rails. Nice, gare de Nice, 4 minutes d'arrêt. Descendre et trouver un taxi.

Glaïeuls, pâte de fruits, pâte d'amandes… et violettes confites.

Les mamelles impudiques s'offrent à la visite dès onze heures le matin.

Mamelles. Mamelle, maman, mameluk perdu dans un désert replet. J'incise ta peau, guidé par l'intuition savante d'une armée de vieillards édentés aux gencives calleuses. Quarante siècles me contemplent déjà, me précédent ou me suivent au hasard de mes réminiscences. La tête chauve, chavirée, bousculée de tendresse et de hargne, j'engloutirais, là, maintenant, à moi seul, ce mamelon fragile, maman, avec son jus tiède et douceâtre qui gicle jusqu'au fond de ma gorge.

Pipi.

Une porte s'ouvre.

- Quel beau bébé !

Rien ne peut me distraire, je laisse dire. Rien n'existe qu'un vaste sein tout blanc, multiplié sur les collines et les vallées de mes vies antérieures ou futures. Un cavalier d'argent, une main de velours, quelques douceurs exotiques de menthe et de cannelle. Je serre les mâchoires et ralentis mon rythme pour me suspendre à une déglutition, une seule, celle-là, pour m'imprégner de cette saveur édulcorée, petits cristaux candis, délayés au centuple. J'enfournerais cette poitrine rebondie, je goberais toute cette femme où j'ai passé mon existence.

Mais je suis impuissant.

Je ne peux pas.

Je ne suis encore que la forme inachevée d'une matière vivante, livrée aux blouses claires des paléontologues et praticiens des existences fœtales et intestines.

Je ne sais que lover ma langue, puis l'entortiller prestement sur ce morceau de chair qui vibre à l'unisson, et se confond avec ma bouche, avec les voix, les bruits ou la blancheur de la chambre provinciale d’une clinique française, dans le grand sud. Blancheur de ta peau, blancheur d'une femme ou celle d'une farine d'un excellent label.

Un bout de viande tiède et vivant se colle à mes gencives rosées. Le suc se soumet ou se refuse. Je garde patience jusqu'à la prochaine giclée.

Le sommeil revient, me prend.

Adieu papa.

Tu entasses du bois mort pour le sécher contre le four. Déjà le four, la sole complètement brossée, le fournil et la chambre à farine. Déjà les jours à contre-jour dans la soupente, suivis de leurs nuits discrètement électriques, le bruit du pétrin mécanique, les mains durcies, les mouvements vifs. Le repos. Vêtements de ville abandonnés. Un vieux short, toujours le même, des espadrilles filandreuses, un maillot de corps, une toque décousue et l'indispensable balai de paille, tout à côté.

Chaque matin, à sept heures, la vendeuse descendra du café pour un mauvais réveil.

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