EMMANUEL HIRIART

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Du pays des renards

 


 
 Levant son parapluie
A demi
Il laisse la pluie passer un peu
Sur son visage.
Il lève les yeux vers la tour dure
Du clocher.
Il sourit. Il pleure presque.
Le grésil sur la toile dure
Tombe avec un bruit sec.
Il pense à de vieilles histoires
Qui semblent celles de sa vie.





La paysanne reste là,
Presque immobile,
Appuyée contre le mur.
Ses yeux se perdent
Dans le souvenir de la nuit
Elle ne sait plus parler.
Voici les premiers aboiements
Du matin. Elle sourit.
Elle s'éloigne lentement
Sur le chemin boueux.





Comme un jardin douloureux,
Voici la vallée du Louron.
Et d'abord ses murs de pierre
Ses frênes et ses patients chemins,
Ses anciens champs contre la forêt,
Le pas tenace des paysans,
L'eau qui rit en tissant la lumière.
Au mur d'une grange
Un chaudron rouge
Ronge l'aigreur du temps.
L'ardoise gélive et moirée
Discrète chamarre les toits.
Voici la vallée du Louron
Comme un jardin douloureux.





Le temps ronge la statue de pierre
D'où la coquille s'efface.
Est-ce tout ce qui reste
Du pèlerin de Compostelle
Que ce reste de tombe
Gagné par le silence?
Les branches des frênes, les pierres
Peut-être, ou l'écume du torrent,
Mais plus certainement un visage rieur
Garde l'écho léger de son pas,
De ses yeux nus de vieux castillan.





Sur les rochers presque ronds
Les lichens jaunes et noirs
Tracent leurs signes frugaux
Comme des cartes inconnues.
La lumière doucement réveille
Ces êtres sans éclat.
Rien ici pour l'impatient désir:
Il faut s'asseoir et se taire,
Attendre, jusqu'à ne plus atteindre
Que ce qui advient inexorablement.
Il faut écrire comme ils vivent,
Risquer la minérale nullité,
Pour être un peu, sans valeur,
Comme surviendra l'impossible
Saxifrage du silence.





Je connais un arbre
A Vielle Louron
Sorti du ventre de Jessé,
Dans la vieille église,
Sur la fresque espagnole;
Il s'appelait Marie.
Comme à leur mère les paysans confiaient
Leur angoisse glacée de nuit
A celle qui portait
Les promesses de la terre
Dans son frémissement de frêne.
Mais parfois les mots
Fuyaient les bergers ils regardaient
Le monstre aux dents pointues
Le loup va-t-en croqueur de morts
Caché dans l'ombre de l'éden.





Le chemin creux s'enfonce
Sous les frênes têtards
Entre deux murs de pierre.
Les moutons trottent dans la boue
Avec leurs bottines rondes;
Deux chiens échevelés
Près du berger clabaudent.
Comme il semble facile
Sous le faux soleil de février
Le poème de la vie,
Bucolique sans flûte
Dans un bosquet de hêtres.
Comme semble loin, un instant,
L'angoisse de la nuit,
Le grouillement des ombres fugitives.





Blanche comme la neige
Noire comme ses pierres
Et rousses comme le vent
Chargé de sable
La montagne au soleil tremble
Ce matin dans l'eau du lac.
Des canards glissent sur les cimes
Un poisson entre les dents;
Sous l'eau un oiseau passe
Il bat des ailes.
J'aime le mystère naïf
De ce matin frais comme l'eau
Où le filet trompeur des mots
Dit limpide et voile l'être
Dans sa fatrasie rêveuse.





Autour du lac il court
Multicolore à peine essoufflé.
Tantôt son ombre le poursuit
Tantôt elle lui échappe.
Notre narcisse est sportif:
Le flatteur délice des reflets
N'obsède plus que les canards.
Astre étranger au monde
Dans son survêtement tricolore
Il court et les voitures
Comme en écho brillent sur la route.





J'aime cette gravité des hommes
Dans le bar.
Ils jouent aux cartes,
Parlent des courses.
Quelques sentences,
Un verre à moitié vide,
Un peu de mousse qui traîne sur la bière.
Ils semblent habiter
Un jardin à l'ombre de la vie
Qu'ils sarclent avec des mots
Presque vides,
Désormais suffisants.
Ils pensent à leurs enfants très loin
Qui sans le savoir
Jouent à vivre à leur tour.





Pour une truite j'en connais
Qui se damneraient
Qui donneraient père et mère
Pour la truite dormeuse
Immobile à l'ombre du pont
Pour la truite danseuse
Droite dans le courant blanc
Pour la truite silencieuse
Face au chaos croulant des cailloux
Pour la truite fabuleuse
Toujours plus grande lorsqu'elle s'échappe
Pour la truite pour la manger
Comme certains mangent leurs ancêtres
Tendrement
Pour fuir la mort avec eux.





La nuit ce soir est vaincue.
La cloche sonne encore,
Mais sa voix lentement se voile,
S'assourdit malgré l'ombre.
Au creux du silence,
Les flammes montent et la danse
Encercle l'arbre sacrifié.
Les bras levés les danseuses impassibles
Lentement sans le savoir tissent
Les motifs clairs de la mémoire.
A présent il faut des chansons et du vin,
Des paroles à boire.
Loin dans l'océan des ombres
Un feu répond au feu sur la montagne,
Laissant deviner,
Dans l'océan des ombres,
Le discret sourire de la nuit.





A Carl Brenders


Sur les murs de ma chambre
Comme le jour et la nuit
Deux bêtes me regardent.
Le premier est un hibou
C'est mon autoportrait adoptif.
Il me regarde presque familier,
Il est distant comme la nuit.
L'ourson près de lui s'assied
Comme le jour candide et coloré
Cachant sous ses yeux de perle noire
Toute la violence enfantine.
Ensemble nous ratissons le jardin des mots,
Choisissant comme des pierres étranges
Quelques éclats de voix qui semblent des montagnes.





Dans les rues du village
Quelques maisons de pierre sagement alignées
Dans le déferlement du temps
Semblent s'assoupir.
Que sont-ils devenus,
Les inventeurs du monde?
Rendus à leurs marges
Sous les cercles de pierre,
Ils ont laissé sur les montagnes
Leurs semailles de noms
Que ronge l'absurde étrangeté de l'oubli.
Plus rien ne sortira des roches
A présent. Elles semblent immobiles
Face au silence du ciel.





Croit-il
Le vieil homme
Perdu chez lui
Que le torrent se venge
Dont il vola les jouets de pierres
Pour s'en faire un foyer?
Un flot emporte ses pensées,
Froid comme la neige fondue,
Dont la rumeur l'obsède.
Assis sur le seuil
Entre les murs de galet
Il regarde à travers les montagnes,
Salue parfois les passants
De sa voix pâteuse,
Incompréhensible.





Un cerf passe
Près de l'Eglise
Et gagne le verger.
Les pommes, naguère tentatrices,
Jonchent le sol abandonnées.
C'est la nuit maintenant.
Il semble ne rester au monde
Qu'un bruit furtif
D'herbes foulées. Les étoiles,
Comme des bougies,
Eclairent la montagne à peine,
Battement sourd
Dans l'infini déploiement de l'ombre





Il est assis près des buis
Chantonnant distraitement
Une vieille chanson
Dont il change les paroles
Sans penser à ce qu'il dit.
Les mots qu'il bourdonne
Noircissent le silence
Où lentement pourtant,
D'abord comme une tache,
Revient un poème perdu
Dont la ferme saveur de fruit
Rend à son regard trouble
Un éclat semble-t-il absurde.





Traces de sanglier
Sur le pré
Le dieu le noir
La nuit multiple meurtrit
La clairière des hommes.
Ce matin,
Le feu de nouveau sur la butte
Ranimé reprend
Comme un cri désespéré.
Un drame millénaire,
Tragédie rancunière,
Couvait sous les cendres.
Du pays des renards
Je vous écris ces mots
Un peu déchiré quand même.





Jardinier je t'envie tes salades
La tête hirsute des tournesols
La terre chaude entre tes doigts
La rose éclose du matin
Et jusqu'aux araignées de ta glycine.
Je cultive des mots seulement et des images
Que souvent je vois sécher sur ma page
Je parle et rien ne change
Parfois la paix me fuit comme au premier jour.
Pourtant sans le silence
Que je poursuis à la lisière des mots
Comment suivre un jour entier
Le vol d'un papillon sur la prairie?





Oté l'artifice,
Jetés les mots inutiles,
Que reste-t-il
Au poème?
Ce silence,
Sa source où les mots s'enracinent.
Quelques lieux je crois
où les mots,
Les êtres s'accordent.
Quelques visages.


Sa source, ou son fruit?


Au pays des renards,
Quelle différence?





"On ne vit pas de cela
Monsieur
Mais d'onomatopées"
Michel Seuphor


Ici la parole
A peine trouve une place.
Impossible de penser
Sous le poids des pierres et de mousses.
L'aventure sèche au silence.
Des mots pourtant,
Vin épars comme l'eau des flaques,
Prennent lentement couleur et goût
En marge de nos romances.
Sur le chemin une vieille femme
Courbée cueille les fraises du talus.
Elle dit des phrases sans suite
Que le soleil dissipe avec l'ombre.





Assis près du chemin
Face aux rochers des falaises
Où tournent les vautours,
Je sens sourdre la grande insolence
Qui secoue la vie affairée
Comme un manteau troué de mythes.
Un rire irrésistible
Fait crouler le néant.
Pourquoi cette crainte alors,
Passée l'ivresse,
Cette impuissance à vivre seul
Face au rocher?



Où Vit ce chien fou
Qui suit l'invisible piste,
Fait craquer les feuilles des hêtres,
Rampe comme un adjudant pie
Sous les pointes des barbelés...
Disparaît suivant sa truffe
Dans la tendre nuit des coudriers.
Il corne de temps à autre
Comme un navire perdu
Dans la tourmente des herbes.
Il repasse sur les pierres,
Entre les bergeries,
Près des terriers de blaireaux,
Sur les traces du cerf,
Sans un instant s'écarter
De la sente invisible qu'il suit.





La terre est noire
Sur le chemin sous la pluie.
Les pas la marquent à peine.
Le dessin même des flaques indécises
S'y perd.
Qui demeure ici,
Dans cet après midi sans bruit,
Gris discrètement parmi le neigeux
Tapis des perce-neige?
Les toits des granges
Brillent sourdement sous les frênes.





Il est assis sur un rocher rond,
Immobile, comme s'il écoutait.
Il regarde devant lui,
Taiseux comme un taisson.
Il caresse la tête du chien,
Fait un geste indéchiffrable,
Comme en pensant à l'absente.
Il sourit,
Puis fronce les sourcils
Secoue la tête un peu.
"Tout ça n'a pas de sens",
Dit-il.





Je l'ai vu marcher,
Les mains dans les poches.
Ses yeux
Ne cherchaient plus personne.
A son tour il s'arrête
Ici, au bord du chemin,
Incapable de violence,
Soulagé de la nuit qui vient.
Il ne veut plus parler.
Il n'y a pas de mot pour dire
Le tangage de ses épaules.





La petite sorcière


Avec ses jambes aigrelettes
Et son menu corps d'hirondelle
Elle monte le chemin.
Son âme sèche au soleil
Comme une figue en fin d'automne.
Elle chantonne obscurément
Des paroles prises aux buissons
A l'ombre de l'été.
Puis en tournant après le chêne
Elle se perd dans les ajoncs
Comme les feux de l'hiver
Lorsque les fleurs se sont éteintes.





Dans les villes dans les montagnes
Dans tous les arbres dans tous les coeurs
Toujours un merle chante
Noir sous les juppes de la nuit
Ses amours saisonnières et sincères.
Sa voix s'élève et tremble elle aussi
De désir, de peur et de haine.
Avec les feuilles passent l'amour
Et l'effroi et la passion même
Du combat qui toujours reviennnent
Avec elles dans le temps qui repasse.
Nous n'irons nulle part o mon amour
Et nous perdrons jusqu'à nous oublier.





Au milieu de l'herbe elle rit
De la déroute des mots.
Elle ramasse des fleurs
Vertes et violettes, attentive
Au vent qui courbe les tiges.
A l'orée du bois la vieille bergerie
Posée contre une pierre
S'effeuille au fil des ans.
Elle est vêtue de noir et de rouge
On voit ses bras très ronds, ses gestes lents.
Son demi sourire échappe au temps.



 

 

Vanité


Graver dans le marbre quelle prétention! Pauvre éternité que cette éternité de cimetière! Mais séduction aussi de ronger, comme un lichen, la pierre doucement veinée

 



 
VANITE :
"caractère de tout ce qui est vain, vide, sans solidité, sans durée" (Littré). En art, nature morte présentant des objets qui disent la vanité de certains aspects de la vie, par référence au livre de l'ecclesiaste ("vanité des vanités, dit l'ecclesiaste, vanité des vanités, et tout n'est que vanité")
























































































































































































































































































































































































































































 

 

Je voudrais aller à la mort
calme, digne, décidé,
Après avoir salué mes vieux amis,
Mon labeur achevé, mes dettes réglées,
Comme on faisait autrefois
(disent les livres).
Je demanderais les prières
Dont j'ai grand besoin.
Je voudrais être entouré de pierres
Comme au pays des vautours.
Je voudrais qu'il y ait des fleurs
Je marcherais sur un sentier ensauvagé
Je voudrais qu'il y ait des bêtes
Elles courraient partout comme si de rien n'était
Je voudrais qu'il y ait un poème
Pour ma vie
Et ce serait là, ce moment, ma mort.


 

Dormir,
Pour toujours,
Et passer dans la nuit
Comme on traverse un fleuve.
Chaque jour, chaque jour
Le soleil revient
Et ce songe aussi.
Puis je reprends mes jouets
Comme pour oublier
Et repeindre
le silence.


 

Hier encore,
Ici,
Les gens voyaient Mari
La blanche
Paraître au seuil des cavernes
Ils voyaient
Les Laminak dans les moissons
Des hommes sauvages
Courraient la montagne et cachaient
Leurs trésors dans les jardins de pierre
Où gisent les morts
Ils appelaient la Lune
"Ilargi"
Le soleil "iguzki"
Dieu "jainkoa"
(ce n'étaient pas leurs vrais noms)
Pour eux
"Tout ce qui a un nom existe"
"Il ne faut pas croire que c'est vrai,
Il ne faut pas dire que ça n'existe pas"
Je reprends ces paroles
Comme un sentier de berger
Tracé dans la montagne
Et je crois comprendre:
C'est là que j'écris.


 

Le Graal
Est le vrai nom de Dieu
Qui peut être chaudron,
Calice aussi bien,
Ou sang du christ,
Pain, vin,
Cruche ou patate,
Rien ou n'importe quoi
Selon le coeur du chevalier.


 

 

La poésie naît d'une langue
Perdue
-"Elle n'existe pas"-
Et déjà blanchit,
A travers ses brumes,
La forêt des mots.
C'est le silence
Sans écho.
Une fuite blanche
Traverse le matin.
Il reste un goût de nuit
Au jour qui vient.
Dans son armure vermeille
Part le bon chevalier
Une tête à la ceinture...


 

Parfois je regarde le monde
Comme s'il était neuf.
Tout sur la terre
Devient étrange et beau;
Les noms sont des promesses
De poèmes
Murmurées dans le noir.
Il y a un mort sous chaque fruit mur
Et des choses moins graves mais toujours pleines
Posées toutes à leur place
Comme dites par un peintre,
Comme effleurées d'une phrase sans fard.
Le monde est là présent qui rit parmi l'ombre.


 

Au centre du village
Il y a un Jardin
Au centre du jardin
Il y a une maison
Au centre de la maison
Il y a une tombe
Au centre de la tombe
Il n'y a rien
Au centre du rien
Il y a l'océan
Au centre de l'océan
Il y a des montagnes
Au centre des montagnes
Il y a un village,
Sur sa place une fête,
Où l'on rit.


 

Je rentre, ce soir,
Fatigué d'une marche trop longue
Dans des herbes trop hautes.
J'ai le poids du soleil
Sur les épaules,
Et dans mon sang de plomb
Le sourd battement
De l'angoisse.
Le temps gît à mes pieds
Comme un film débobiné.
Je vois danser un pantin,
Les membres brisés.
Je me love au fond de mon tonneau,
Citoyen vaguement exsangue
De cette morne décharge
Où danse ma muse, la nuit,
Parmi les renards.


 

Sur les rives de l'aube
J'ai rêvé
D'un bonheur simple et doux
Comme le miel du matin...
Je l'ai savouré
emmitouflé dans mon songe.
Au réveil,
Seul sous les couvertures,
Je rendis grâce à l'heure fugace
Et me tournai vers le jour
Croyant que la voix de la nuit
Ou celle peut-être de la mort,
Saurait rompre et panifier
Ses mensonges.



Devant le chant du rougegorge
San Virila muet d'extase
Trois siècles demeura parmi les buis
Perdu dans la Sierra de Leyre
Aux portes de son monastère.
Trois siècles plus vite que le fugace
Hier fuirent pour l'abbé raisonneur
Dans la Gloire claire du seigneur,
Près d'une source vive.
Devant le chant du rougegorge
Qui sans savoir ni sagesse s'écoule
Dans l'éboulement des mots morts de leur ressassement
San Virila qui souris calmement
Je te le demande prie pour moi
Avant de quitter ta montagne
Et de rejoindre tes frères
Qui depuis trois siècles sont morts.


 

Réponse à Maria Loynaz



S'il n'y avait plus de poètes
La rose encore
Saurait en créer,
Ou la nuit,
La forêt,
Le vent qui souffle sur la plaine,
Un vautour dans le ciel,
Les braises de la mort,
Tout ce silence au fond des mots,


 

Un prince dort dans la forêt,
Ou un ours peut-être
C'est mon crâne qu'il habite
Et vide et remplit de silence
Et de cris déchirants
Comme des arbres.
Les feuilles passent
Les saisons tombent
C'est banal
Et moi aussi.
Mais l'arbre reste
Longtemps
Et le silence toujours
Je crois.
C'est comme ce poème
Qu'on pourrait intituler
"et"
Tant il se plie et s'enroule
Autour de ce silence
Essentiel


 

Ils sont tristes les champs nus de Beauce
Nus sous le ciel bas d'automne
Tristes sans appel en moi
Lourds des heures tombées
Comme stériles en leurs sillons
Et froids
D'une mémoire qui me dépasse
D'un autrefois
Que j'ignore.
Je sens sourdre en moi des semences inconnues
Monter une moisson imprévue
Sous le vent glacial et neuf
Du printemps
Notre dame des blés murs
Se dresse parmi les cris de perdrix.


 

Le chant du rougegorge
Est cristallin.
Image limpide,
Translucide,
Presque invisible.
Association de mots
(Comme on dirait de malfaiteurs)
Invétérée,
Ou mystère entrevu
De la correspondance?
Dans l'instant d'hésitation
Au coeur cristallin de l'insignifiance
un silence se forme
Et s'évanouit,
où gite notre liberté.


 

Je pense à toi,
Prince Enée, nocturne
Qui emportais tes pénates
Troyens
Et tous tes dieux
Je te vois
Avec ta troupe de morts
Tes autels fumant du sang
D'un taureau
Et deux moutons,
Le blanc pour la brise, le noir pour l'orage.
As-tu jamais voyagé
Hors de tes songes?
Je suis ta route, noire,
Toujours plus profondément noire,
Mêlé de ténèbres,
Laissant mon corps inconnu,
Croyant qu'une voix se lève,
Une source parmi les mots,
Comme le vent frémit aux feuilles du crépuscule.


 

Je cherche un geste,
Un mot,
Manque essentiel
Dont le monde
Résonne.


 

 

Jacinthes
Ci-gisent sous vos yeux violets
Je ne sais quels mots oubliés,
Quels mots tus
Qui sont ces bois et ces prés,
Ce ruisseau...
Jacinthes qui songerait
A vous conter fleurette?
Le printemps
Est chose trop grave,
Disent les Anglais.
Comme vous les morts
Je laisse remonter
Les mots pourris de l'hiver
Et je les voudrais fleurs
A votre semblance
Je les voudrais cueillir
Et puis jeter.




 

Avec leur silence et leur prière
(Comme Saint François d'assise
Peint par Bellini
Les pieds nus devant sa grotte:
Il laisse doucement luire le monde
Face au crâne sur le pupitre).
Je les vois s'entretenir
Avec les paysans païens
Comme Patrick et Ossian
Dans les légendes irlandaises
Causant autour des braises.


 

The Great Northern Diver
Is a bird
With a Fascinating
English name.
Plongeon imbrin
C'est joli
Aussi
C'est moins beau pourtant
Je ne sais pourquoi...
Le grand oiseau du Nord
Me retint
Sous la pluie cet hiver
Et l'écho vague du chaos blanc
D'un poème anglophone
Avec l'amour
Mystère mêlé à ce nom là
Sans source et sans objet
Sous son masque de plâtre blanc
(j'écoute le poème qui se tisse
Sous ma plume surpris de le trouver
Plus savant que moi).


 

Mari des légendes basques
Mari
Mari est un oiseau
Un vautour blanc
(Un percnoptère?)
Mari est sorcière
Vierge des grottes
Reine nocturne des mondes
Souterrains
Elle a ce qui n'est pas
Haut ni bas
Grand ni petit
Bon ni mauvais
Mari est le silence
Avant le premier bruit
La source
Avant que sourde l'eau
Le visage
Du non né.
En son royaume
Garde mémoire de tes pas
Tu peux aussi t'ensorceler
Oiseau devenir et visage
D'avant le masque et rien
Te perdre avant
De naître au
Silence
A la source
Au masque ultime
Du vide fascinant.


 

Je pense à David qui fut roi
Comme le fut chacun de nous
Qui fut aimé et qui aima
Je pense à David le poète
Qui fut musique et musicien
Qui fut héros et qui fut traître
Comme le fut chacun de nous
Je pense à David seul face au soir
Sentant monter dans sa voix de soldat
Le chant secret des sources d'autrefois
Murmure bleu de nos journées perdues
Je pense à sa misère
Et à sa honte.
Je pense à David qui pourtant chantait
Droit face à la mort.



 

Comme l'eau claire
Clapote la langue
On voit tout au fond
Scintiller le secret
De son silence:
Une sort de silence
Paisible
Désespoir si dérisoire
Qu'on le voudrait noyer
Sous des mots anodins...
Et pourtant il brille
Comme une bague tombée là,
Jadis,
Une alliance perdue...


 

En une seule lettre
Il y avait le monde
Entier
Entrant dans le silence
Comme dans les sentiers du matin les premiers chasseurs
Sur la neige.
Alors je pris ma plume
Et j'écrivis, tremblant
Une seconde lettre;
Elle contenait le ciel.
Tu traças une troisième lettre
Et tout disparut
Fors le monde.



 

Pauvre Alceste tu prends
Les mots pour le monde
Célimène parle
Ses mots comme l'eau coulent
Et brillent au soleil
Roulant quelques marquis
Dans leur flot.
Mais caché dans le noir
Comme un enfant
Le maître des miroirs
Rit au coeur du silence.

 


 


Une tulipe, un crâne, un sablier
En équilibre
La vie, la mort, le temps
La vie s'écoule
Vers la mort et qui fut belle
Au matin
Le soir rit du rire des ténèbres.
Plus de mots,
Plus de savoir face à la mort,
Plus de rêves;
Seule une tulipe peut encore
Face à la mort dans l'effondrement du temps
Expérimenter tout un jour
L'éternité.

 

© Emmanuel Hiriart 1998

 

 

 

 

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