Laurent MARGANTIN
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CHRONIQUE DU HÉRON

1.

La première fois que je l´ai vu
c´était un matin à l´aube,
j´étais assis dans le train pour Stuttgart
encore ensommeillé

quand je l´ai vu s´envoler
au-dessus des joncs, sur la plaine de Lustnau.

2.

Il n´a pas son pareil
pour surgir là où on ne l´attend pas,
en pleine ville, marchant tranquillement dans les eaux du Steinlach
(rivière qui descend tout droit du Jura souabe),
indifférent aux passants qui le lui rendent bien,

comme s´il faisait vœu d´invisibilité.

3.

Dans les herbes, immobile un long moment
(j´ai bien dû rester une bonne heure à l´observer),
bougeant de temps en temps son bec,
reconnaissable à son plumage gris et noir
et à son attitude désuète,

semblant observer quelque chose (mais quoi ?)

et puis s´envolant soudain sans raison apparente,
survolant calmement l´agitation animale.

4.

La dernière fois que je l´ai vu,
c´était un jour de grande tempête
(elle arracha le toit ici),

battu, emporté par les vents
mais résistant mieux qu´un chêne,
comme le roseau, souple dans la débâcle...



extrait de Vers le Spitzberg, Encres Vives, 2001


 



ROCHES DE ROTHÉNEUF



"Et là-bas, sur la côte, vous verrez des visages..."

Coup de tonnerre géologique, avait-dit le poète
en parlant de Piana, roches chaotiques
mues vers le ciel par des forces
qu´il faut bien qualifier d´obscures, l´orange et le rose
mêlés le soir, puis tournant au rouge,
la mémoire encore travaillée par ces couleurs et ces formes
minérales sauvages, félines -

c´était d´ailleurs le mois du lion,

la mer, je l´ai presque oubliée,
aussi cette mer de Bretagne, là où m´avait guidé le hasard,
comme une chute là aussi,

l´homme à peine éveillé,
l´homme aux oreilles rompues,
comment pouvait-il prêcher à ses ouailles,
lui qui n´entendait ni ne parlait,
lui qui ignora longtemps les êtres qui l´habitaient,
des pirates en cette âme de curé !

Univers infernal:
la côte sculptée à l´image de son chaos...

A un endroit j´ai reconnu Gauguin qui,
pas loin, avait planté ses toiles, dans la recherche tâtonnante
lui aussi, sentant obscurément les forces qui parcourent les formes,
mais aurait-il pu imaginer qu´en allant sur ces terres en païen
son visage resurgirait dans le granit
à travers les mains extravagantes d´un prêtre ?

Le peintre de profil,
éternisé dans la roche, inconnu.
"Bonjour, monsieur Gauguin", aurait dit
le prêtre à la barrière.

Et l´on descend encore,
vers la mer dont les formes
créées par les courants ont peut-être rêvé
un jour le Léviathan, et des faces naïves plongent
avec le monstre, s´évanouissent, reviennent,
selon le rythme des vagues de lumière.

Rouge, orange, rose, et aussi le blanc calcaire
du matin.



 

 

 

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