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Ella Maillart
La voie cruelle -
Mer noire (extrait)
Mais
voyager c'est questionner !
Construit en Hollande, notre bateau avait une salle à
manger ornée de faïences bleues de Delft, avec moulins,
sabots et bonnets à pointes. Nous aurions pu oublier où
nous étions si le haut-parleur ne s'était chargé
de nous assourdir avec une musique orientale en dépit des
prières et des encourageants sourires que nous adressions
au garçon de service qui le contrôlait.
Ayant adopté des expressions sérieuses et nous grattant
parfois la tête, nous avions commencé à écrire nos
premières lettres de voyage promises à une agence de
presse. Malgré son entraînement supérieur au mien,
Christina travaillait aussi lentement que moi. Nous
étions toutes deux mécontentes de nos articles, mais sa
prose était plus coulante que la mienne.
Comme elle admirait le médiocre papier que je venais de
terminer - car elle louait tout ce que je faisais - elle
provoqua cette confession :
- Christina, vous semblez ne voir en moi que des
qualités... Et maintenant je crois savoir pourquoi : vous
ne critiquez jamais les autres, seulement vous même.
Pourquoi acceptez vous chacun de nous sans jamais exercer
votre jugement ? Il faut enfin que vous sachiez quelle
personne je suis : à l'instant même, j'étais bassement
jalouse de vous car je sais que vous êtes ' le meilleurs
homme' de nous deux... Bientôt, sitôt que vous aurez
décider d'abandonner votre peur qui n'est pas vous, vous
serez admirable. Et malgré cela, je vous rudoie, je vous
maltraite, je vous brutalise... Je suis supposée être
votre mentor ! L'aveugle conduisant le paralytique :
quelle farce !
- Mais, Kini, vous vous trompez. Mes livres sont loin
d'avoir le même tirage que les vôtres. Et vous savez que
je n'ai pas encore été traduite !
- Votre remarque est aussi enfantine que votre désir de
célébrité. Les informations de Reuter sont traduites
dans toutes les langues, elles ont davantage de lecteurs
que le meilleurs poème du siècle. Votre argument ne
prouve rien. En ce moment, vous écrivez des articles sans
valeur afin de subvenir fièrement à vos besoins ;
laissez cela à ceux qui doivent le faire ! Acceptez la
pension venant de votre père et vouez plus de temps à de
bonnes pages ! Pourquoi être honteuse d'avoir un peu
d'argent ? Les circonstances de votre naissance ont
certainement une raison d'être. Et vous aurez beau
simplifier votre manière de vivre, il y aura toujours des
êtres qui auront moins que vous. Alors, quand serez vous
satisfaite ? D'ailleurs la grandeur à laquelle je pense
est en vous, et non pas dans vos livres.
Aujourd'hui
- dix ans plus tard - alors que j'écris ces lignes, je
pense que si le but de la naissance est de vivre
longtemps, alors je gagne, Christina, puisque vous n'êtes
plus parmi nous ! Mais si nous sommes destinés à
manifester, comme je le crois, ce que nous comprenons de
notre plus profonde nature, alors c'est vous qui gagnez.
Pour accomplir, pour réaliser cette victoire, vous avez
tout d'abord dû exprimer votre angoisse devant les
désillusions qu'apporte la vie, devant les limitations de
l'amour humain.
Il me semble que ce développement, par lequel nous
donnons forme à notre tendance la plus profonde, mûrit
sur un plan qui est au-delà de l'éthique. Pour certains
êtres, il vient un moment où, envers et contre tout, ils
doivent être aussi vrais qu'ils le peuvent afin de
révéler leur essence. Notre mort peut l'exprimer, ou
bien notre vie quotidienne, la manière dont une mère
aime son enfant, un acte d'héroïsme spontané ou bien un
poème sincère. Ainsi je pressens que même des voleurs,
des êtres lâches ou des dictateurs vaniteux, tout aussi
bien de patients commis, des artistes ou des braves,
peuvent s'épanouir sitôt qu'ils ont épuisé et
dépassé leur particularité innée. Le lis ou le
reptile, le chat ou l'ortie savent être splendidement,
totalement eux-même. Créatures tourmentées par nos
contradictions innées, nous devons dénouer l'écheveau
qui est en nous, devenir assez simple pour pouvoir
libérer la 'note' fondamentale de notre Centre. Notre
manière d'y parvenir peut paraître amorale, mais je sais
que néanmoins cela est bon, car nous sommes davantage que
des êtres moraux. La moralité n'est pas le but de la vie
mais tout au plus un raccourci menant à la Réalité. Et
ce n'est qu'en épuisant notre propre particularité que
nous pouvons aller au-delà, jusqu'au cœur de notre
être. 'Le héros est celui qui est immuablement centré'
écrivit Emerson. Ce Centre est aussi cela auquel rien, ni
aucun malheur, ne saurait arracher l'homme heureux.
Aussitôt dépassés notre angoisse, notre lâcheté,
notre vanité, notre patience, notre courage ou notre
amour pour un but limité ou pour un seul être, alors
nous atteignons notre 'note' la plus profonde, notre
Centre, le même en chacun de nous, ce son silencieux
auquel toutes les diversités se réfèrent, toutes les
différences que nous croyions divergentes et isolantes se
réduisent réellement.
Non seulement vous êtes parvenue à vous exprimer,
Christina, mais vous avez encore éprouvé le plus profond
de vous même, le Centre, ayant enfin réussi à dépasser
le tourment qui vous ravageait.
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