Carson
McCullers
Le
cœur est un chasseur solitaire (extrait)
Ce sont des gens
très occupés, à un point difficile à imaginer. Ce
n'est pas qu'ils travaillent jour et nuit, mais ils ont
toujours beaucoup à faire dans leur tête, et ça ne leur
laisse aucun répit. Ils montent dans ma chambre et me
parlent tellement que je me demande comment on peut ouvrir
et fermer sa bouche à ce rythme sans se fatiguer. (Le
propriétaire du Café de New York est différent -
il n'est pas tout à fait comme les autres. Il a la barbe
si noire que ça l'oblige à se raser deux fois par jour,
avec son rasoir électrique. Il observe. Les autres
détestent tous quelque chose en particulier. Et ils ont
aussi une passion qui les intéresse plus que manger,
dormir, boire du vin ou voir des amis. C'est pour ça
qu'ils sont si occupés.)
L'homme à la moustache, je crois qu'il est fou. Il
lui arrive d'articuler très clairement, comme mon
instituteur autrefois à l'école, et à d'autres moments,
il parle un langage que je suis incapable de suivre. Un
jour, il porte un costume, et le lendemain, il est en
salopette, noire de saleté, et il sent mauvais. Il
brandit le poing en disant de vilains mots d'ivrogne que
je préfère ne pas te répéter. Il pense que nous
partageons un secret, lui et moi, mais je ne sais pas de
quoi il s'agit. Et tiens-toi bien : il est capable de
boire un litre et demi de whisky Happy Days, et de
continuer à parler, à marcher droit, sans avoir envie de
dormir. Tu ne le croiras pas, mais c'est la vérité.
Je loue ma chambre à la mère de la gamine pour seize
dollars par mois. Avant, la petite s'habillait en culottes
courtes comme un garçon; à présent, elle porte une jupe
bleue et un corsage. Ce n'est pas encore une demoiselle.
Ses visites me font plaisir. Elle vient sans arrêt
maintenant que j'ai une radio pour eux. Elle aime la
musique. Dommage que j'ignore ce qu'elle entend. Tout en
me sachant sourd, elle croit que je comprends la musique.
Le Noir est atteint de tuberculose, mais il ne peut pas
aller dans un bon hôpital parce qu'il est Noir. C'est un
médecin; je ne connais personne qui travaille autant. Il
ne parle pas du tout comme un Noir. Les autres nègres,
j'ai du mal à les comprendre parce que leur langue ne
bouge pas assez. Ce noir m'effraie quelquefois. Ces yeux
sont ardents et brillants. Il m'a invité à une fête où
je suis allé. Il possède beaucoup de livres et pourtant
pas un seul roman policier. Il ne boit pas, ne mange pas
de viande et ne va pas au cinéma.
La liberté et les pirates, beuh. Le capital et les
Démocrates, beuh dit le vilain moustachu. Puis il se
contredit et affirme que la Liberté est le plus grand des
idéaux. Il faut qu'on me donne une chance d'écrire la
musique dans ma tête et de devenir une musicienne. Il
faut me laisser une chance, dit la gamine. Nous n'avons
pas le droit de Servir, dit le docteur noir. C'est la
divine aspiration de mon Peuple; "Ah, ah !" dit
le propriétaire du Café de New York. C'est un
méditatif.
Voilà ce qu'ils racontent quand ils viennent dans ma
chambre. Ces mots inscrits dans leur cœur ne leur
laissent pas de répit, et c'est ce qui les occupe tant.
On pourrait croire qu'une fois réunis, ils se
conduiraient comme les membres de l'Association qui vont
se rencontrer au congrès de Macon cette semaine. Mais ce
n'est pas le cas. Ils sont venus dans ma chambre en même
temps aujourd'hui et se sont comportés comme des gens
originaires de villes différentes. Ils se sont même
montrés grossiers, et tu sais que je trouve la
grossièreté et le mépris des sentiments d'autrui
injustifiables. Voilà ce qui s'est passé. Je ne
comprends pas, et je t'écris parce que je crois que tu
comprendras. J'éprouve des sentiments bizarres. Mais
assez parlé de ce sujet, je sais que tu en es las. Moi
aussi.
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