Mishima
Le tumulte des flots (extrait)
Craignant
d'être accusé de regarder trop attentivement, Shinji
avait à peine ouvert les yeux ; aussi la silhouette de la
jeune fille restait-elle vague et, aperçue à travers le
feu qui montait jusqu'au plafond en béton, elle se
distinguait mal des flammes tremblantes.
Mais le jeune homme cligna involontairement les yeux et
pendant un instant, l'ombre de ses cils, amplifiée par la
lumière du feu, fut visible sur ses joues. Sans se
souvenir de ce que sa chemise n'était pas complètement
sèche, la jeune fille cacha prestement sa poitrine et
s'écria :
- Il ne faut pas ouvrir les yeux.
L'honnête jeune homme ferma fortement les yeux.
Maintenant qu'il y pensait, il croyait qu'il avait eu
certainement tort de feindre d'être encore endormi, mais
ce n'était pas sa faute s'il avait été réveillé quand
il dormait réellement. S'encourageant de ce raisonnement
juste et impartial, il rouvrit tout grands ses beaux yeux
noirs.
Eperdue, la jeune fille n'avait même pas commencé à
passer sa chemise. Elle lui cria de nouveau d'une voix
enfantine aiguë ;
- Ferme les yeux !
Mais le garçon ne ferma pas les yeux. Depuis son enfance
il avait eu l'habitude de voir nues les femmes du village,
mais c'était la première fois qu'il voyait nue la jeune
fille qu'il aimait. Il ne pouvait comprendre pourquoi du
fait qu'elle était nue, une barrière s'était élevée
entre eux rendant difficiles les politesses courantes, les
familiarités habituelles. Avec la simplicité d'un enfant
il se leva.
Le jeune homme et la jeune fille se faisaient face
séparés par les flammes. Le garçon se déplaça un peu
sur la droite ; la fille s'enfuit légèrement sur la
droite. Le feu restait toujours entre eux.
- Pourquoi fuis-tu ?
- Eh bien, parce que j'ai honte.
Le jeune homme ne lui dit pas qu'elle n'avait alors qu'à
s'habiller, car il avait envie de la contempler même
quelques instants. Ennuyé de voir la conversation rompue,
il lui posa une question d'enfant :
- Que pourrais-je faire pour que tu n'aies plus honte ?
La réponse de la jeune femme fut à la fois naïve et
surprenante.
- Si tu étais nu aussi, je n'aurais plus honte.
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