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Bernard
Moitessier
La
longue route (extrait)
Le soleil est
apparu entre les nuages, à trois doigts sur l'horizon.
Les cumulus de beau temps ont remplacé les stratus. Un
pêcheur passe à un demi-mille entre le soleil et Joshua.
Je le prends dans le viseur de mon miroir destiné aux
naufragés. Et en moins de dix secondes le miracle se
dessine. Le pêcheur a changé de cap. Il se dirige vers
moi. C'est maintenant à lui de jouer.
J'empanne une seconde fois pour prendre l'autre amure, et
ne pas risquer d'avoir à manœuvrer avant que ce soit
fini. Toute ma fatigue a disparu, mon cerveau tourne à
pleine vitesse. Les 99% d'effort sont déjà loin dans le
sillage.
La nuit dernière, alors que je cherchais dans les
jumelles un gros rocher en forme de tour, placé par le
bon Dieu à vingt milles de la côte, sans parvenir à le
trouver dans les grains de pluie et la purée de pois, il
s'en était fallu de peu que j'abandonne mon projet de
donner des nouvelles contre tant de risques et de fatigue.
Mais il y avait une lueur inquiétante , semblable au halo
d'une agglomération, carrément au large, là où on ne
pouvait trouver que de l'eau jusqu'à la terre Adélie.
Pas de lune, des grains, de la pluie, un ciel noir. Cette
lueur au large m'avait terriblement inquiété. Ce
n'était pas un bateau, pas une ville surgie de la mer,
non plus. Je ne pouvais pas croire qu'il s'agissait de la
phosphorescence provoquée par la longue houle d'ouest
brisant sur le récif que je cherchais à découvrir sur
ma gauche, alors que cette lueur se trouvait à l'opposé.
Si je n'ai pas repris le large, c'est qu'elle me barrait
la route. J'avais mis en panne à plusieurs reprises,
entre les grains, pour essayer d'entendre le signal d'un
danger dans tout ce noir.
D'habitude la nuit n'est pas du noir pour moi. J'ai
toujours aimé la nuit, il y a des tas de choses dedans
qui parlent, qui chantent ou qui racontent. Mais là,
j'avais eu peur. Une peur sourde qu'on ne peut définir et
qui venait de ce que la nuit ne parlait plus. Je sentais
le piège, quelque part dans le noir, mais aucune onde de
la nuit ne me disait s'il se trouvait vraiment sur ma
gauche, comme je le pensais... ou bien à droite, ou bien
devant l'étrave.
Enfin, j'avais accroché dans les jumelles la silhouette
du gros rocher. Et toute la nuit s'était mise à chanter
malgré le ciel bouché, les grains, la fatigue. Parce qu'il
n'y avait plus la peur. Le gros rocher que j'avais entrevu
avec netteté, à un ou deux milles (46 mètres de haut)
me disait que l'autre récif à fleur d'eau, vraiment
meurtrier, était largement paré sur ma gauche. Et la
nuit annonçait alors que tout était clair maintenant
jusqu'au phare du cap Bruny dont la lueur se voyait
parfois entre les grains de pluie. Mais je m'étais juré
de ne jamais plus essayer de rassurer les miens, même
pour la moitié de ce prix. Pourtant je n'avais pris aucun
vrai risque et ma navigation avait été parfaite, en me
faisant passer trois ou quatre milles du récif à fleur
d'eau.
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