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Don
C. Talayesva
Soleil
Hopi (extrait)
Peut-être
serions nous plus heureux si les blancs n'étaient jamais
venus à Oraibi, mais c'est impossible puisque le monde en
est plein, tandis que nous Hopi, on ne compte pas par le
nombre. Maintenant, nous avons appris à nous entendre
avec eux, dans une certaine mesure, et nous aurions
probablement la vie beaucoup plus dure si on nous livrait
à nous-mêmes et aux Navaho; nous avons besoin que
l'oncle Sam nous protège et nous nourrissent pendant les
famines, mais je voudrais bien que le gouvernement des États-Unis
nous envoie de meilleurs employés d'agence, car ils sont
supposés venir ici nous aider. Je ne demande pas grand
chose aux blancs, sauf à mes amis personnels, et
j'espère qu'ils ne m'abandonneront jamais. Je n'ai pas de
goût pour les vêtements dernier cri ni pour la grande
vie; si j'avais des milliers de dollars, j'en donnerai la
plupart à mon petit, mais j'achèterais peut-être une
camionnette et je construirais une petite maison hopi en
bas à Oraibi le neuf, où je pourrais vivre en hiver avec
ma famille. J'aimerais une cuisinière en fonte, des
chaises et peut-être l'eau courante, mais je n'aurais pas
l'électricité ni la radio; cependant j'aimerais bien un
phonographe pour pouvoir écouter les chansons que j'ai
enregistrées. L'été, je retournerais dans notre maison
d'Oraibi et je rentrerais toujours pour le Soyal.
Une nuit, j'ai fait un très bon rêve et j'espère qu'il
se réalisera dans ma vie future. Je suivais une piste et
je me suis trouvé à un carrefour : là j'ai vu les
traces fraîches d'un étranger allant vers l'ouest. Je
les ai suivies et je suis arrivé à un ranch avec une
belle maison de brique et un grand porche face à l'est;
les traces menaient à la grande porte, mais moi je
restais à regarder bouche bée. Bientôt j'ai entendu une
voix amicale me dire: 'Suis les traces jusqu'à la maison,
car elle t'attend.' Tout joyeux je suis entré dans ma
nouvelle maison, mais je n'y ai trouvé personne; j'ai
laissé mon déjeuner et d'autres choses sur une table, je
suis sorti dans la cour et j'ai regardé vers l'ouest les
murailles rouges d'une mesa, rayées de blanc à la base.
Près de ma maison, il y avait un beau troupeau de moutons
au corral, et là, près de la grille, était mon Esprit
Tutélaire qui me faisait signe. Quand je suis arrivé
devant lui, il m'a dit : "Mon fils, je suis le guide
qui t'a protégé toute ta vie; je t'ai construit cette
maison et je t'ai fourni ce troupeau : ouvre la grille et
laisse sortir les moutons. Ils irons paître, trouveront
de l'eau et reviendront le soir; sans berger.' Comme ils
passaient la grille, j'en ai compté au moins neuf cents,
puis mon guide dit : 'Les pâturages et les champs que tu
vois t'appartiennent tous, tu en auras besoin pour ta
famille, aussi, ne laisse jamais un blanc te les arracher.
Viens avec moi et je te montrerai l'eau.' Je l'ai suivi à
quatre cent quarante pas, jusqu'à un endroit où il s'est
arrêté et il a dit : 'Creuse ici et tu trouveras une
source'. J'ai levé les yeux et j'ai vu quelqu'un entrer
avec un troupeau de moutons, mon guide a dit : 'C'est
Sekaheptewa l'un de tes vieux grands-pères.' Je me suis
exclamé ; 'Mais il y a des années qu'il est mort !'
C'était bien lui, mais il s'est détourné vers le
sud-ouest et a disparu. Quand je me suis retourné vers
mon Guide, il était en train de s'enfoncer dans le sol,
puis j'ai entendu aboyer un chien et je me suis réveillé
avec un son de cloches dans la tête et le cœur plein de
joie.
C'est un doux avenir à espérer, mais en attendant je
veux rester à Oraibi et avoir suffisamment à manger,
surtout de la farine, du sucre, du café et les bonnes
vieilles nourritures hopi. Quand je serai trop vieux ou
faible pour suivre mes moutons ou cultiver mon maïs, j'ai
projeté de rester assis à la maison, à sculpter des
poupées Katcina et à raconter à mes neveux et nièces
l'histoire de ma vie. J'aimerais aussi continuer à
écrire mon journal, tant que mon esprit restera vif, et
enfin, quand j'aurai atteint l'état d'incapacité, je
souhaite mourir tout en dormant, sans douleur. Ensuite je
veux être enterré à la manière hopi, peut-être que
mon petit m'habillera du costume d'officiant spécial, me
mettra quelques colliers autour du cou; mettra un paho et
de la farine sacrée de maïs dans ma main et m'attachera
aux oreilles des turquoises incrustées. S'il tient à me
mettre dans un cercueil, il peut le faire, mais il doit
laisser le couvercle ouvert, déposer la nourriture tout
près et installer une échelle de tombe pour que je
puisse sortir. Je me hâterai vers mes parents disparus,
mais je reviendrai avec les bonnes pluies danser en
Katcina avec mes ancêtres sur la plaza, même si Oraibi
est en ruine.
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